Accueil · Au coin de la Rue

À vingt-deux ans, elle a ouvert son salon. Et Serge ne nous parle plus

Par · Publié le · Mis à jour le · Au coin de la Rue

Rue après rue, Vernon voit s’installer une génération de commerçants qui n’attendent plus leur tour. À L’Escapattes, Clarisse toilette chiens, chats, lapins, et un jour une souris. Reportage.

Rue après rue, Vernon voit s’installer une génération de commerçants qui n’attendent plus leur tour. À L’Escapattes, Clarisse toilette chiens, chats, lapins, et un jour une souris. Reportage.

Il y a d’abord le bruit. Un souffle continu, tiède, régulier, qui remplit la pièce et couvre tout le reste : la rue, les voitures, nos deux voix. Puis il y a Serge, immobile sur la table, le regard fixé sur un point invisible au-dessus de notre épaule, avec la dignité résignée de celui qui a compris qu’il ne décidait plus de rien.

Serge n’avait pas été consulté. Serge, ce matin-là, était le sujet du reportage.

Autour de lui, une jeune femme travaille sans se presser. Les gestes sont courts, précis, appris. Elle parle à l’animal plus qu’à nous, d’une voix basse, continue, celle qu’on prend pour rassurer quelqu’un qui ne comprend pas les mots mais comprend tout le reste. C’est Clarisse. Elle a vingt-deux ans. Le salon dans lequel nous nous trouvons est le sien.

Le détour par la médecine

Il y a un âge, dans l’enfance, où l’on décide qu’on sera vétérinaire. La plupart des enfants changent d’avis. Clarisse, elle, y est allée voir.

Elle a grandi entourée d’animaux, passionnée par tous, sans distinction : les familiers comme les autres. La voie semblait tracée. Puis sont venus les stages, et avec eux ce que le métier comporte de moins racontable : la maladie, l’urgence, les décisions qu’on ne veut pas prendre. Elle s’est découverte trop sensible pour cela. Non pas incapable. Sensible. La nuance compte, et elle la revendique.

Ce qu’elle voulait garder, c’était le reste. Le contact, le soin, le moment où l’animal se détend. Le positif. Rien que le positif.

Restait à trouver le métier qui contenait tout cela et rien d’autre. Ce fut le toilettage. Une formation, un certificat, et un coup de cœur immédiat, de ceux qui ne se discutent pas.

Le retour

Les deux premières années se sont passées ailleurs, en région parisienne, à apprendre le métier chez d’autres. C’est là qu’on apprend vraiment : dans les journées longues, les chiens difficiles, les clients pressés.

Et puis il y a eu Vernon.

Officiellement, c’est le hasard. Officieusement, c’est un retour. Clarisse est une enfant du coin : petite, elle vivait à Pacy. La campagne, elle l’aime pour de bon, pas comme un décor de week-end. Quand la vie lui a proposé de revenir, elle n’a pas eu besoin de longues délibérations.

L’histoire, dans sa version longue, tient à un chaton. Une dame lui en dépose un, un jour. Elle craque. Et de fil en aiguille, cette petite chose décide de son adresse pour les années à venir. Aujourd’hui, deux chats l’attendent à la maison. Ce sont eux, en un sens, qui ont eu le dernier mot.

Le pas suivant a été le plus vertigineux : se mettre à son compte. À vingt-deux ans, avec deux ans de métier, il faut une bonne dose de confiance : la sienne, et surtout celle qu’un premier patron lui a accordée avant tout le monde. Elle en parle comme d’une dette heureuse.

L’Escapattes a ouvert ce printemps.

Tout le monde passe sur la table

Un salon de toilettage, dans l’imaginaire collectif, c’est un caniche sous un séchoir. La réalité est plus large.

Ici, les chiens et les chats forment évidemment le gros du trafic. Mais on y voit aussi des lapins. Des cochons d’Inde à poil long. Oui, cela existe. Et oui, cela s’entretient. Et, une fois, une souris. Clarisse le raconte en riant, comme une anecdote de métier, et c’est effectivement l’animal le plus inattendu qu’elle ait eu entre les mains.

Ce détail dit quelque chose de la maison : on ne trie pas les clients par gabarit.

Le reste du temps, elle conseille. Sur l’alimentation. Sur l’entretien entre deux passages : le brossage, la fréquence, les erreurs courantes. Ce sont des conversations gratuites, glissées pendant le séchage, et elles valent souvent autant que la prestation elle-même. Pour un chien, elle recommande un rythme d’environ un toilettage tous les deux mois. À terme, elle aimerait élargir vers le massage et l’ostéopathie animale.

Le secteur, il faut le dire, va dans son sens : les propriétaires prennent soin de leurs animaux comme jamais auparavant.

Le protocole Serge

Revenons à Serge, puisqu’il est la vedette.

Programme complet. Shampoing au chèvrefeuille, d’abord. L’odeur envahit la pièce, sucrée, un peu entêtante. Puis un soin du poil. La truffe est nettoyée avec des lingettes à l’aloe vera, geste minutieux qui exige une patience que nous n’aurions pas. Une crème vient ensuite, sur la truffe et sur les coussinets, ces deux surfaces qu’on oublie toujours et qui prennent tout.

Les ongles ? Rien à signaler. Monsieur était à jour.

Reste la touche finale : un nuage de parfum.

C’est à cet instant précis que quelque chose bascule. Serge descend de la table. Il sent bon, il brille, et, c’est le plus troublant, il en a manifestement conscience. Il traverse la pièce avec une assurance nouvelle. Il ne nous regarde plus. Nous ne sommes plus, à ses yeux, que le personnel.

Ce que ça dit de Vernon

On pourrait n’y voir qu’une ouverture de commerce parmi d’autres. Ce serait passer à côté.

Ce qui se joue rue après rue, à Vernon, c’est l’arrivée d’une génération qui ne demande plus la permission d’attendre. Vingt-deux ans, un métier appris ailleurs, ramené ici, et une enseigne à son nom. Il y a dix ans, on serait resté salarié encore cinq ans. Aujourd’hui, on se lance.

Le pari est réel : un salon de toilettage vit de fidélité, et la fidélité se construit lentement, animal après animal, bouche-à-oreille après bouche-à-oreille. Mais on comprend vite, en la regardant travailler, où se situe son avantage. Clarisse s’occupe des animaux des autres comme des siens. Ce n’est pas un argument commercial : c’est simplement ce qu’on observe, pendant une heure, sans qu’elle ait besoin de le dire.

On était venus faire un sujet sur un commerce. On est repartis avec un chien parfumé qui nous ignore.

C’était, semble-t-il, le prix à payer.

L’Escapattes,
25 Rue d’Albufera, 27200 Vernon.

Instagram : @lescapattes

À lire aussi sur Vernon

Cet épisode fait partie de la série Au coin de la Rue . ← Voir toutes les actualités Revenir à l’accueil